185€ de moins chaque mois pour un emprunt équivalent à 300 000€ : sur le papier, le prêt en francs suisses a de quoi séduire. Avec la remontée des taux en euros et la perspective de nouvelles hausses, la question se pose pour les frontaliers. Mais l’avantage se mesure aussi le jour où l’on revend son logement.
Des taux à plus de 4% : faut-il revoir son financement ?
Dans le bassin genevois, certains acquéreurs voient désormais des propositions autour de 3,80%, contre 3,60% deux mois auparavant. Une simulation établie par le courtier CAFPI le 28 octobre 2026 affiche même 4,10% sur vingt-cinq ans pour un prêt principal en euros.
Ce n’est pas la moyenne du marché, mais une condition de financement déjà proposée sur un dossier concret. Et des taux de cet ordre pourraient devenir plus fréquents si la hausse se poursuit. Dans son analyse d’octobre, CAFPI envisage des taux moyens compris entre 3,70% et 4% d’ici la fin de l’année. Meilleurtaux anticipe également une poursuite de la remontée. Ces prévisions restent soumises à l’évolution du marché. CAFPI, Meilleurtaux.
Pour les salariés rémunérés en francs suisses qui achètent dans le bassin genevois, le pays de Gex ou la vallée de l’Arve, cette perspective donne un nouvel intérêt au financement en CHF. Reste à savoir si le gain sur les intérêts correspond à leur situation et à leurs projets.
Combien peut-on économiser sur 300 000€ ?
Comparons deux emprunts sur vingt-cinq ans : l’un de 300 000€ à 4,10%, l’autre en francs suisses pour une contre-valeur initiale de 300 000€, à 2,95%. Ces taux proviennent de deux simulations CAFPI du 28 octobre 2026, adaptées ici à un montant identique.
Pour 300 000€ financés sur vingt-cinq ans, un prêt en euros au taux nominal de 4,10% représente une mensualité d’environ 1 600€ hors assurance, pour un total de 180 037€ d’intérêts sur la durée du crédit.
Avec un prêt en francs suisses au taux nominal de 2,95%, la mensualité représente environ 1 415€ en équivalent euros, pour un total de 124 453€ d’intérêts, à condition que le taux de change reste identique à celui du départ.
L’écart représente environ 185€ par mois et 55 600€ d’intérêts sur vingt-cinq ans. De quoi alléger le budget ou constituer une épargne de précaution.
Une condition du calcul mérite cependant toute l’attention : le change est supposé constant. Les 55 600€ ne sont donc pas une économie garantie en euros. Pour comprendre ce qui peut modifier le résultat, il faut distinguer la vie quotidienne du prêt et son remboursement lors d’une vente.
Pourquoi emprunter dans la monnaie de son salaire ?
Être payé en francs suisses et rembourser en francs suisses présente une cohérence simple. Avec un salaire et une mensualité fixes en CHF, la part du revenu consacrée à cette échéance ne varie pas au gré du cours de l’euro. Il n’est pas non plus nécessaire de convertir chaque mois la somme destinée à ce remboursement.
Le frontalier qui emprunte en euros connaît une autre situation. Si le franc baisse face à l’euro, il lui faut davantage de francs pour régler la même mensualité. S’il se renforce, l’échéance lui coûte moins dans la monnaie de son salaire.
Emprunter en euros n’efface donc pas le risque de change d’un salarié payé en CHF. Le prêt en francs suisses peut stabiliser cette partie de son budget. Mais cette protection ne s’étend pas automatiquement à la valeur de son patrimoine.
Que se passe-t-il si vous revendez ?
Votre salaire est en francs suisses. Votre dette aussi. Votre logement, lui, sera généralement vendu en euros.
Cette troisième monnaie (celle de la vente) change le raisonnement. Pour solder le prêt, il faudra convertir tout ou partie du prix reçu en francs suisses, au cours applicable à ce moment-là.
Prenons une hypothèse simple. À la date de revente, le capital restant dû en CHF représente 240 000€ si l’on utilise le cours du départ. Si la valeur du franc en euros a augmenté de 20% depuis la souscription, cette même dette représente désormais 288 000€.
Il faut alors 48 000€ supplémentaires pour la rembourser, avant les éventuels frais. Le prix du logement n’a, lui, aucune raison de suivre l’évolution du franc. Une part plus importante du produit de la vente sera absorbée par le crédit.
Le mouvement inverse peut être favorable : un franc moins cher en euros réduit la contre-valeur de la dette. Mais une séparation, une mutation ou une perte d’emploi ne laisse pas toujours la liberté d’attendre un meilleur cours.
Et si vous revendez après sept ans, ce sont les économies réalisées pendant ces sept années qu’il faut mettre en regard du résultat de la conversion, pas les intérêts économisés sur vingt-cinq ans.
Un franc suisse solide est-il forcément rassurant ?
Le franc suisse inspire confiance. Pourtant, une monnaie forte peut être exigeante pour celui qui lui doit de l’argent.
Pour un frontalier, son appréciation augmente la valeur du salaire converti en euros. Elle augmente également la valeur en euros du capital restant dû sur un prêt CHF. Le même mouvement peut améliorer le pouvoir d’achat mensuel et réduire la somme récupérée après une vente.
La réputation de solidité du franc ne signifie d’ailleurs pas que son cours est stable face à l’euro. En janvier 2015, la suppression du cours plancher par la Banque nationale suisse avait provoqué une appréciation brutale de la monnaie helvétique.
Craindre un affaiblissement de l’euro ne constitue donc pas, à lui seul, un argument pour emprunter en francs suisses. C’est précisément ce scénario qui pourrait alourdir le remboursement d’une dette CHF avec le produit d’une vente en France.
Et si votre salaire n’est plus versé en francs suisses ?
Un crédit peut durer vingt-cinq ans. Une carrière peut prendre un autre chemin bien avant.
Un retour à un emploi en France ou une évolution des revenus du couple peut rompre l’équilibre entre la monnaie du salaire et celle du prêt. Avec des ressources principalement en euros, il faut acheter les francs nécessaires aux échéances. Un CHF plus fort pèse alors directement sur le budget.
Il faut aussi vérifier la nature du taux proposé. Un taux fixe stabilise l’échéance dans la monnaie du prêt, pas sa contre-valeur en euros. Un taux révisable ajoute une incertitude sur le montant des remboursements.
Enfin, convertir plus tard le prêt en euros n’est pas une porte de sortie sans coût. Cette possibilité dépend du contrat et s’exerce souvent au cours du jour : elle peut donc figer les conséquences d’un change défavorable.
Alors, est-ce le bon moment pour emprunter en CHF ?
La hausse des taux en euros justifie de comparer. Elle ne suffit pas, à elle seule, à rendre le prêt en francs suisses préférable.
Cette option mérite une étude sérieuse lorsque les revenus sont durablement en CHF, que l’écart de taux est significatif et que le ménage dispose d’une épargne permettant d’absorber un imprévu. Elle demande davantage de prudence si une revente est envisagée à court terme, si un retour à un emploi en France est probable ou si le budget laisse peu de marge. Conserver longtemps le logement permet d’amortir davantage de capital, sans supprimer le risque de change.
Avant de choisir, demandez une comparaison à cinq, dix et quinze ans : combien aurez-vous payé, combien devrez-vous encore et quelle somme faudra-t-il pour solder le prêt si le franc monte ou baisse ? L’assurance, les frais de change et les conditions de remboursement anticipé doivent entrer dans ce calcul.
Une mensualité plus légère est un avantage réel. Savoir ce que coûterait une sortie du prêt permet de décider si cet avantage vaut le risque pris.